promouvoir l’égalité dans la différence
Voici quelques ébauches de propositions pour se rapprocher de cette république universelle qu'évoque Norbert Elias : elles sont nécessairement incomplètes, mais pourront être le point de départ de discussions, de commentaires.
enjeux : intégrer le pluralisme culturel dans l'universel républicain énoncé dans la Constitution française : penser l'égalité dans la différence et cesser d'opposer universalité et reconnaissance des différences.
1) Faire passer l'égalité entre les genres avant l'égalité entre les sexes : le défi c'est que féminin et masculin dialoguent enfin d'égal à égal dans la société. Mais pour dialoguer il faut bien que s'expriment des différences parce qu'il ne peut pas y avoir de dialogue constructif du même au même. Entre semblable oui. Apparaît alors la nécessité de concevoir l'égalité entre le même et l'autre sous l'universel humain.
2) Faire passer l'égalité culturelle (entre genres différents) avant l'égalité biologique (entre les sexes).
La reconnaissance égale des différences culturelles (dans le respect des droits de l'Homme) n'implique pas un jugement de valeur des représentants de l'Etat (neutralité et laïcité), la hiérarchie entre les différences étant débattue entre individus dans la société civile (associations, réunions informelles, …).
Concernant les résidents étrangers, le droit de vote et d'éligibilité local (sous réserve de réciprocité du pays d'origine) est une passerelle vers l'intégration parce qu'elle permet une transition entre l'identité nationale d'origine et l'identité nationale d'accueil. C'est une médiation au sens psychologique du terme. Elle devrait être présentée comme transitoire, les étrangers ayant vocation, s'ils décident de s'installer en France, à acquérir la nationalité française avec tous les droits et devoirs y afférents.
Deux écueils à éviter :
l'égalité au mépris des différences : Si aucune culture n'exprime à elle seule l'universel, alors toute culture peut être une composante de l'universel comme construction inachevée. L'écueil consisterait à croire qu'il y a une complétude dans chaque culture alors que les unes se nourrissent des autres par l'échange, au sein de la société ;
la promotion des différences ethniques, religieuses, culturelles au mépris de la cohésion sociale et de la quête d'universel : cet écueil conduirait au communautarisme et au sectarisme.
3) Relever le défi de la cohésion sociale :
Il existe des « espaces » où les différences s'expriment sur fond d'égalité (associations, lieux et moments de débats) ;
D'autres espaces, symétriques, où là c'est l'égalité qui s'exprime à travers l'universel, avec en toile de fond les différences (Ecole, …)
Si l'on arrive à admettre (du point de vue de la conscience collective, dans le sens commun) que le non dit de chacun de ces espaces mène à l'autre espace, alors peut-être qu'égalité et différence pourraient co-exister de manière complémentaire ?
Opposer égalité et différence, au contraire, ne risque-t-il pas de conduire à un divorce entre la société civile et l'Etat ? Or, l'universel républicain ne se nourrit-il pas des apports de la société civile, dont les différences et la complexité sont peu à peu « digérées » à travers le philtre du débat démocratique, pour conduire à des principes reconnus dans le sens commun ?
Les individus ont besoin d'universel pour communiquer d'égal à égal mais aussi de différences pour exister en tant que sujets. L'universel comprend les différences et celles-ci composent l'universel.
II - Travailler à la source des discriminations, sur l'éducation, et en particulier l'éducation primaire.
Objectif et enjeux :
L'école doit redevenir un sas de socialisation des individus, d'acquisition d'une culture civique commune : elle doit être le moule civique de l'individu citoyen en construction, dès le plus jeune âge.
1) Contre l'assignation identitaire et pour l'accompagnement des enfants dans la construction de leur liberté individuelle.
Former des citoyens libres : c'est avec une conscience libre que les individus doivent appartenir à des groupes et pas en tant que membre sans conscience, ni en tant qu'individus téléguidés par des maîtres à penser.
Pour qu'il y ait lien social, il faut que chaque individu ait d'abord intégré une norme, i.e. soit autonome au sens littéral du terme, mais aussi que chacun ait intégré des normes communes, un socle commun. Il faut qu'il y ait dialogue entre la conscience individuelle et la norme sociale dans l'esprit de chacun, non pas imposition ou inculcation brutale de valeurs que l'individu n'a pas le temps d'assimiler et d'intégrer dans sa conscience.
L'objectif serait de former des citoyens capables de se faire leur propre idée du monde, sans forcément rompre avec ce qu'ils ont appris mais en apportant leur propre contribution par le regard porté sur ce qu'ils ont appris.
Or, ce résultat serait apparemment mieux atteint par l'apprentissage (plus long mais plus pregnant) que par l'inculcation (plus rapide mais ne laissant aucune liberté à la conscience individuelle). C'est en tout cas, ce qu'analysent les psychosociologues de l'éducation.
Quelques propositions :
Développer les initiatives d'activités socio-éducatives péri-scolaires ayant une préoccupation de mixité sociale encadrées par des personnels professionnels ou bénévoles qualifiés pour cette œuvre de travail social. Elles ne se substituent pas, ni ne remplacent le rôle premier et fondamental des enseignants mais elles constituent un complément, un soutien dont les résultats peuvent rejaillir sur l'éducation nationale au sens strict.
Eviter la stigmatisation
Développer la police de proximité comme incarnation de la norme et de l'ordre public, à côté de la police répressive des actes violents : elles sont complémentaires.
La répression d'actes violents est justifiée mais la répression d'individus sur des critères religieux, sociaux, ethniques, nationaux, avec le préjugé que ces individus vont « de toute façon » passer à l'acte et devenir délinquant, est une discrimination et peut provoquer (paradoxalement) des réactions de ruptures des individus visés, d'avec les valeurs et l'ordre public, par désespoir de s'en sortir. Bien sûr, ceci peut laors apparaître comme une justification facile de la répression (mais à posteriori, donc ce n'est pas une raison mais une excuse).On n'oublie pas que l'ordre public n'est pas une fin en soi mais un moyen de garantir la cohésion sociale.
2) Laisser les différences s'exprimer elles-mêmes afin d'éviter qu'elles ne soient prisonnières du regard porté par l'autre sur soi.
C'est un changement d'état d'esprit qui conditionne et permet l'expression des différences sur un mode non violent parce qu'échappant à la dialectique manichéenne du miroir dominant-dominé, pour exister comme différence reconnue en tant que telle (i.e. pas exprimée avec les mots et le regard de l'autre mais par les porteurs de ces différences même se représentant eux-même à côté et plus contre la « norme majoritaire »).
Norbert Elias a écrits en 1987 que pour un individu, la conscience d'être différent des autres est liée à la conscience d'être différent à leurs yeux, mais c'est uniquement parce que les individus vivent dans la société des autres qu'ils peuvent se sentir des individus différents des autres.
La véritable victoire contre les discriminations consisterait non pas à faire disparaître les personnes discriminées (en interdisant le mendicité, en masquant ou éloignant la misère,...) mais plutôt à supprimer les comportements de discriminations envers ces personnes, qui en font des symboles de discrimination.
3) Adopter des mesures préférentielles plutôt que des mesures de discrimination positive
Cette distinction mesures préférentielles/mesures de discrimination positive est éclairée notamment par Danièle Lochak (voir référence ci-dessous).
On peut en tirer les enseignements suivants: les mesures de discrimination positive ont un objectif correctif mais dirigé vers des catégories, tandis que les mesures préférentielles consistent à compenser les inégalités et/ou à redistribuer les ressources : elles sont fondées sur un critère socio-économique., une situation (qui peut être temporaire...).
La discrimination positive reste une discrimination indirecte parce qu'elle s'adresse à des groupes, des catégories sociales ou culturelles, voire cultuelles et religieuses. Par égard pour la valeur d'égalité je défends plutôt des mesures préférentielles s'adressant à des individus en fonction de situations « type » à problème, et inspirant des mesures comme:
une tarification différenciée, en fonction du niveau de revenu, pour l'accès aux transports en commun, aux services publics.
l'aménagement préférentiel du temps de travail pour les métiers pénibles et dans les situations permanentes (ou temporaires) de handicap : certains métiers usent davantage que d'autres, tout individu peut se voir atteint d'un handicap temporaire. Dans la mesure où ces différences sont source d'inégalité, il faut les compenser par des mesures préférentielles du type départ anticipé à la retraite ou bonification pour les retraites.
De manière générale, chaque fois qu'une différence n'est pas en elle-même porteuse d'inégalité, il faut promouvoir la différence plutôt que l'égalité. Par contre, lorsqu'à l'inverse une situation différente génère un mécanisme inégalitaire, il faut compenser cette différence de situation par des correctifs tendant à faire disparaître ces inégalités. L'égalité et la différence doivent se corriger mutuellement, dans l'intérêt de l'individu.
Parmi mes sources (non exhaustives) :
Norbert ELIAS, la société des individus, notamment un texte de 1987 intitulé « les transformations de l'équilibre nous-je »
- Christophe GHIGLIONE, Etude comparée de la participation des résidents étrangers à la vie publique dans l'Union Européenne: de l'appartenance sociale à la participation politique, Note d'étude (DEA Construction de l'Europe: Strasbourg 3), 1998, sous la direction d'Yves DELOYE
Danièle LOCHAK, LDH info n° 141, février 2005 – I, lutte contre les discriminations, le piège des mots, très clair notamment pour les définitions de discrimination positive, communautarisme, et minorités.
- Charles TAYLOR, Multiculturalisme, différence et démocratie, qui contient un texte de l'auteur sur la politique de reconnaissance, et des commentaires.
